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Anna & Peter

Texas, roi, dame… Au début de Cock Robin étaient Peter Kingsbery et Anna LaCazio. Aujourd'hui Cock Robin concentre à nouveau sa force en cet essentiel duo. Et ce n'est qu'un début…

C'est fou le nombre d'idées reçues qui circulent sur Cock Robin. Et comme elles n'ont été reçues de personne, elles sont fausses, évidemment. Bien sûr, comme les hits à répétition de ce fructueux Rouge-Gorge l'ont pour ainsi dire tout de suite versé dans le domaine public, tout le monde s'imagine deviner sans peine les personnalités de Peter Kingsbery et Anna LaCazio, l'élégant bassiste et l'émoustillante petite métis qui forment l'avantageux duo. Tout un chacun vous affirmera donc tranquillement que Cock Robin est avant tout un groupe à singles, un petit roi de studios, un habile manieur de ritournelles, avec un rien de distance et un zeste de mépris pour montrer que, oui, bien sûr, on aime bien ce qu'ils font, mais que l'on n'est quand même pas dupe de ce groupe qui ne peut être qu'une éphémère confiserie. D'ailleurs, la preuve qu'il s'agit là d'un épiphénomène pas sérieux et vraiment popinounet, c'est qu'ils ont fait une tournée avec Goldman, néssepâ ?

Ben tiens. Déjà, la mise sous label "groupe à singles" ferait rire même mes charentaises, si l'on pense à la magnifique densité des deux albums du groupe, et notamment le tout dernier "After Here Through Midland" qui est tout sauf une forêt malingre cachée par deux-trois hits feuillus. Et puis, à propos d'idées reçues, faites donc là tout de suite un petit test impromptu. Allez donc demander à tous les bipèdes qui traînent alentour de quelle nationalité est donc ce Cock Robin. Facile, hein ? Tout le monde les connaît, de la grand-mère qui aime le chant bien senti de Peter à Popa qui fait des slicts baveux en observant Anna à la tévé, sans oublier le canari qui apprécie le collègue. Résultats des courses : on vous aura affirmé massivement qu'ils ne peuvent être qu'anglais. Ceux qui pensent un peu plus auront donné dans la nuance : à certaines inflexions, à certaines couleurs musicales, ils auront soupçonné des Britons décalés, genre Irlandais, Ecossais, voire Australiens.

C'est tout faux et tout perdu. Ce sont des Ricains. Et n'allez pas croire que ces deux élégants avec leurs romances brumeuses sont issus de l'aristocratie très angloforme du Maryland ou du Massachussetts. Que non. Peter Kingsbery est originaire d'Austin. Texas. Comme ZZ Top. Alors, vous parlez d'une rigolade velue quand on entend les ceusses qui parlent de leur rock typiquement britannique. Quand on vous disait que ces gens de Cock Robin ne sont pas, mais alors pas du tout, ceux que l'on croit...

STETSON

Les deux intéressés sourient aussi de la méprise, mais ils cherchent également, avec beaucoup d'honnêteté et un peu de souci, quels peuvent être les motifs tellement évidents d'une erreur si couramment répandue :

- "Il est vrai que l'on nous prend souvent pour des Britanniques, concède Peter Kingsbery, mais je ne vois pas très bien pourquoi. Je ne pense pas que nous fassions de la musique typiquement anglaise. Mais comme effectivement nous ne faisons pas non plus de la musique typiquement américaine, les gens supposent peut-être que si nous ne sommes pas l'un, nous sommes l'autre. En fait, je pense que la musique de Cock Robin, et c'est là sa particularité, n'est typique de rien, ne porte la marque d'aucun style déterminé..."

- "En fait, surenchérit la belle Anna, notre musique présente peut-être plus de points communs avec la musique britannique parce qu'elle est fondée essentiellement sur des chansons conceptualisées et orchestrées, ce que ne font pas la plupart des autres groupes américains. Dans ce sens, nous sommes effectivement plus proches de Bryan Ferry que du rock le plus caractéristique des USA, comme Bryan Adams ou Bon Jovi. Mais, dans nos influences, dans ce que nous aimons écouter, nous n'avons pas de préférence, nous sommes aussi marqués par des artistes américains qu'anglais, et Peter sans doute plus par des Américains que par des Anglais."

Au passage, vous remarquerez que le duo de Cock Robin se distingue déjà de la plupart des groupes à succès qu'il nous est donné d'interviewer. En effet, les petits princes des Tops vous expliquent souvent volontiers le comment des choses, mais ne cherchent guère à en débusquer le pourquoi. Brillants mais superficiels, ils fuient les explications approfondies. Peter Kingsbery et Anna LaCazio appartiennent à une race différente, ce sont presque des intellectuels. En plus de vous offrir, quand vous les rencontrez, ce que vous supposiez instinctivement d'eux, à savoir une parfaite courtoisie, une élégance innée digne d'Ultravox pour Peter, un charme chicano tout à fait pétillant pour Anna, une disponibilité totale, les deux de Cock Robin vous font d'abord oublier qu'ils sont des stars -et des stars vite promues qui pourraient comme bien d'autres de leurs homologues se conduire en petits parvenus bouffis de leur propre veine-, et se présentent ensuite comme deux réelles personnalités, denses, à l'intelligence active, à la réflexion prolongée. Deux têtes. Mais pas des têtes britanniques, non, il faudra vous y faire.

D'ailleurs, Peter Kingsbery, fondateur de Cock Robin, maître à penser du groupe, compositeur exclusif, est on ne peut plus texan, tout autant que les gens de ZZ Top par exemple. Et plus encore que vous ne le croyez :

- "J'adore Austin, et le Texas. J'y vis toujours, et je crois que je ne voudrais pas vivre ailleurs. Et surtout pas à Los Angeles. Je suis surtout un auteur de chansons, et le Texas est un bon endroit pour en écrire. A Los Angeles, on ne peut pas avoir deux minutes à soi pour écrire. Mes influences sont d'ailleurs très proches du folk et de la country music. Au départ, j'adorais pourtant les Beatles ; ce sont eux qui m'ont donné l'envie de devenir musicien et auteur-compositeur. Et je crois qu'il reste dans Cock Robin quelques souvenirs de ma passion pour eux, notamment dans cette façon que nous avons de concevoir les orchestrations. Mais, pour le reste, mes principales influences, à part aussi le classique, furent Bob Dylan, Joni Mitchell. Après avoir fait des études de musique très classiques -ce qui se retrouve aussi dans le côté "orchestré" de Cock Robin -je suis allé m'installer à Nashville, pour apprendre vraiment à faire des chansons."

Peter à Nashville ! On a quand même beaucoup de difficultés à imaginer le délicat leader de Cock Robin le Stetson vissé sur le crâne, la boite de Coors sur la table, en train de faire de la country music !

- "C'est pourtant tout à fait cela ! affirme-il. J'ai vraiment fait beaucoup de country music et la plupart de mes amis sont des compositeurs de Nashville. Cela a été ma période la plus formatrice."

- Nous devons à la country music notre côté très mélodique, je pense, ajoute Anna, qui a hérité de sa mère une passion immortelle pour Elvis, depuis relayée par une autre pour Springsteen. La country music est en fait l'une des formes musicales les plus mélodiques qui soient. Evidemment, il ne faut pas l'écouter uniquement en pensant que c'est de la musique de cow boys !"

Mais de Nashville à Cock Robin, des roucoulades de la country & western aux fluides et romantiques volutes de "Just Around The Corner", il y a quand même un fameux parcours à faire.

- "Pas tant que cela, réplique Peter. Nous avons simplement gommé de notre musique tous les aspects typiques. Ce qui fait de nous un groupe à part au Texas -au point que les gens ne supposent pas que nous puissions être texans-, c'est que nous ne fonctionnons pas du tout comme un groupe de rock'n'roll, alors que toute la musique du Sud tourne de cette façon. Les groupes de là-bas jouent leurs chansons. Nous, nous orchestrons les nôtres. Cock Robin, à mon sens, fonctionne plus comme un petit orchestre que comme un groupe de rock, et ce d'autant plus à présent que nous ne sommes plus que deux, Anna et moi, dans le groupe. Mais sinon, nos chansons sont des chansons du Sud. Simplement, il n'y a rien dedans qui cherche à y faire couleur locale. Par contre, l'essentiel des paroles tourne autour de souvenirs ou de réflexions qui me viennent du Texas. Bien sûr, pour les Texans, nous sommes un peu une énigme. Ils ne voient pas trop la parenté. D'autant que nous n'avons jamais joué au Texas, chez nous, ce qui est un comble !"

DUO

Peter Kingsbery résume très vite l'histoire de Cock Robin : "Le groupe a débuté par notre association, à Anna et à moi ; et maintenant, c'est à nouveau Anna et moi".

Une façon comme une autre de mettre entre parenthèses la formation en quatuor du premier album qui devint assez vite la somme malaisée d'un duo et de deux étrangers. Anna est plus explicite.

- "Nous nous sommes rencontrés à Los Angeles, ou plutôt retrouvés car nous nous connaissions un peu avant, quand Peter est venu essayer d'y faire une carrière solo de chanteur-compositeur après sa période Nashville. Moi-même j'essayais de mener aussi une carrière solo. Nous aimions les mêmes groupes, nous prenions du plaisir à chanter ensemble. Sans trop réfléchir à un projet particulier, nous nous sommes mis à le faire ensemble, juste pour le fun. Et nous avons trouvé que c'était beaucoup plus amusant que d'essayer de faire chacun séparément une carrière solo".

- "En fait, ce groupe n'a jamais été formé, conçu, précise Peter, il est juste notre rencontre. Cela nous différenciait de tous ces groupes de Los Angeles qui se forment avec comme objectif de signer un gros contrat et de faire un disque le plus vite possible. Anna et moi n'avions absolument pas ce genre de préoccupations. Nous ne pensions même pas faire un disque. Ce qui nous importait avant tout c'était, chaque soir, de sortir, d'aller faire de la musique quelque part, de chanter face à des gens. Pour le plaisir de chanter. A l'origine, Cock Robin est vraiment un live band, tout le contraire de ce qu'imaginent beaucoup de gens qui croient que nous sommes des entités de studio, réunies avant tout pour faire des hit singles. Nous sommes, je crois, beaucoup plus naifs et innocents que cela. D'ailleurs, c'est pour cela que nous avons choisi ce nom, qui est celui d'un personnage d'histoires enfantines : pour signifier cette sorte d'innocence à laquelle nous sommes attachés avant tout. Il n'y a jamais eu de "projet Cock Robin", de plan bien défini. Tout a démarré de façon purement instinctive, rien à voir avec le traditionnel "Je vais faire carrière à Los Angeles". Non, c'était il y a cinq ans, et tout ce temps avant de faire le premier disque montre à quel point, au départ, les choses du studio ne m'intéressaient pas. J'estime que, dans ce domaine, nous commençons seulement maintenant à être un peu compétents. En plus, notre groupe est bien plus cohérent et efficace à présent que nous ne sommes plus que nous deux, que nous sommes devenus autarciques."

Si le duo Anna-Peter a donc su mûrir jusqu'à l'indépendance, on peut se demander quelles mystérieuses lois régissent son équilibre. Peter, auteur-compositeur unique, crée tantôt pour sa voix, tantôt pour celle d'Anna. On peut se demander comment s'effectue le partage. Ce qu'explique plus ou moins aisément Peter :

- "Je n'écris pas une chanson exprès pour moi, ou à l'intention d'Anna. J'écris les chansons pour elles-mêmes. Une fois qu'elles sont finies, suivant l'atmosphère, la nature des paroles, nous décidons de qui la chantera. Le choix est souvent évident car nous avons, Anna et moi, deux façons très différentes de chanter et de placer notre personnalité dans le chant. Nous sentons donc tout de suite si une chanson convient plus à Anna ou à moi".

Et la petite Anna n'aurait-elle donc pas ses mots à dire, n'a-t-elle pas envie de prendre la plume ?

- "Je l'ai fait dans le passé, je le ferai peut-être à l'avenir, mais pour l'instant, commente-t-elle, je suis parfaitement heureuse des chansons de Peter. En fait, je suis totalement engagée dans ce groupe, à 100 %. Je le vis donc avec une totale intensité, aucune part de moi-même ne reste à l'extérieur. Pourquoi dans ce cas aurais-je besoin de changer quoi que ce soit à cette situation que j'aime ? D'ailleurs, c'est curieux comme fonctionne notre association. Au départ, ce que nous avions l'un et l'autre l'habitude de faire était radicalement différent. Rien ne nous prédisposait vraiment à nous associer et nous entendre. Encore aujoud'hui, nous possédons deux personnalités très différentes, et nos goûts divergent très fréquemment. Mais, curieusement, sur Cock Robin nous focalisons une parfaite identité de vues et de sentiments."

- "Mais il ne faut pas croire, interrompt Peter, que cela fonctionne à sens unique. Je resterais stérile si je n'avais pas Anna pour partager avec moi les chansons ; je suis très critique vis-à-vis de ce que je fais, et j'ai besoin de quelqu'un pour me dire qu'il aime aussi une chanson. Il y a vraiment partage entre nous deux des émotions de chaque chanson, et c'est autrement plus stimulant que de se partager au à-toi-à-moi le répertoire."

Comme on le voit, dans Cock Robin, l'appellation de duo est loin d'être juste une question de quantité. Normal, pour un groupe de qualité.

Hervé PICART